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Redoublement : chance ou handicap ?

Résumé: Le canton de Vaud est un des cantons qui a le plus recours au redoublement comme outil de remédiation en cas de difficultés scolaires. A l’heure où plusieurs pays pratiquent la promotion automatique avec succès, il convient de s’interroger sur la pertinence de cette mesure. Notre étude s’attache à comparer les cursus scolaires des redoublants avec ceux des non redoublants en termes, notamment, d’accès aux filières exigeantes et de réussite au certificat de fin de scolarité. L’objectif est de voir dans quelle mesure le redoublement atteint son but de remise à niveau des élèves et si le moment où il intervient joue un rôle dans la suite du parcours. Pour se faire, nous avons suivi la scolarité complète (de la première année primaire à la fin de la scolarité obligatoire) de 6085 élèves vaudois. Les résultats nous montrent qu’il faut différencier les redoublants du primaire et ceux du secondaire. Dans le premier cas, il s’agit d’élèves en grandes difficultés et l’efficacité du redoublement s’avère souvent insuffisante : le risque de quitter la classe régulière pour un enseignement spécialisé ou d’abandonner la scolarité est élevé et l’accès aux filières exigeantes compromis. Les redoublements du secondaire sont plus stratégiques : ils concernent surtout de bons élèves qui souhaitent conserver une filière valorisée ou à accéder à une filière plus exigeante. Le système sait déceler les difficultés, mais pas les corriger, ce qui conduit à une forme implicite de sélection : les chances de réussir se déterminent dès le cycle primaire et ce processus devient quasi irréversible. L’école vaudoise saura-t-elle remettre en question la pratique ancestrale du redoublement, dont l’efficacité est aujourd’hui critiquée par les recherches, et proposer d’autres types d’interventions pour les élèves pour lesquels la seule répétition d’une année ne suffit pas à résoudre le problème de l’échec scolaire ?

Mention complète de la source: Daeppen, K., (2008), Redoublement : chance ou handicap ? Actes du 20e colloque de l'ADMEE-Europe, Université de Genève. [https://plone.unige.ch/sites/admee08/communications-individuelles/m-a10/m-a10-2]

Redoublement : chance ou handicap ?

Karine Daeppen, Unité de recherche pour le pilotage des systèmes, Lausanne

1.          Introduction et questions de recherche

Bien que la réforme scolaire EVM (Ecole vaudoise en mutation) ait fait de la lutte contre l’échec scolaire un de ses principaux chevaux de bataille, préoccupée par le fait que l’échec perturbe profondément l’enfant et casse durablement sa confiance et son envie d’apprendre, le taux moyen de redoublement dans le canton de Vaud est depuis longtemps plus élevé que le taux suisse (4.0% contre 2.5% en 2005). En prouvant que l’on peut se passer du redoublement tout en conservant un excellent niveau scolaire moyen (d’après les résultats PISA ou OCDE-CERI), les pays comme le Royaume Uni ou les pays scandinaves posent la question de la pertinence du redoublement.

 

Les objectifs de cette étude par suivi de cohorte sont de permettre :

-      Une description dynamique des parcours de formation et des processus d’orientation en identifiant des populations données (les garçons, les allophones, les élèves d’un établissement, etc.) ;

-      Un traitement objectif des données par une méthodologie basée sur des faits plutôt qu’uniquement sur des représentations ;

-      Une réflexion locale nécessaire avant toute prise de décision.

 

Dans notre cas, il s’agit de comparer les parcours scolaires d’élèves d’une même cohorte, les uns ayant redoublé une des années du cursus déjà effectué, les autres étant non redoublants. Cette comparaison permettra une évaluation des conséquences du redoublement sur les parcours scolaires des élèves.

 

Les principales questions de recherche sont les suivantes :

-      Existe-t-il un parcours scolaire typique?

-      Un tel type de parcours est-il associé à des caractéristiques personnelles ?

-      Le redoublement empêche-t-il ou, au contraire, facilite-t-il l’accès aux filières exigeantes ?

-      Le redoublement influence-t-il la réussite au certificat de fin de 9e degré ?

-      Le redoublement et le passage dans une classe spéciale sont-ils corrélés ?

-      Le moment où intervient le redoublement joue-t-il un rôle dans la suite du parcours ?

 

Si le redoublement atteint le but pour lequel il est employé, c’est-à-dire, remettre les élèves à niveau en comblant leurs lacunes, afin de permettre aux élèves de poursuivre leurs études avec bénéfice, il faudrait s’attendre à ne trouver aucune différence entre le devenir scolaire des redoublants et celui des non redoublants. Si ce n’est pas le cas, la mesure aura été insuffisante, inutile ou peut-être même néfaste, sur le plan pédagogique en tout cas.

2.       Méthode

La méthode choisie est l’étude de cohorte dite historique. La période de suivi se base sur des archives et se termine à la date du recueil de données (ici, 2004). L’observation est donc rétrospective. Notre cohorte est constituée de tous les élèves présents pour la première fois en première primaire lors de l’année scolaire 1995-96, dans un établissement public du canton de Vaud, et dont nous disposons du suivi complet sur 9 ans, soit 6085 élèves.

 

Le fichier se compose de 50.6% de filles, de 76.0% de Suisses et de 83.2% d’élèves francophones. L’âge moyen à l’entrée de la première primaire est de 6 ans et demi. Il existe une légère surreprésentation des élèves pour lesquels le risque d’échec scolaire est moindre (les filles, les Suisses et les élèves francophones).

3.       Les résultats

3.1           Résultats généraux

Tout au long de la scolarité obligatoire de notre cohorte, il y a 1459 redoublants (soit 24.0% du collectif) pour un total de 1533 redoublements. 1386 élèves redoublent une fois, 72 redoublent 2 fois et un élève redouble 3 fois.

 

Tableau 1 - Fréquences et taux de redoublement par degré

Degré redoublé

Nombre de redoublements

Taux de redoublement

1P

2P

3P

4P

207

132

164

120

3.4%

2.2%

2.7%

2.0%

Total primaire

623

10.2%

5CYT

6CYT

15

32

0.2%

0.5%

Total cycle de transition

47

0.8%

7e

8e

9e

180

310

373

3.0%

5.1%

6.1%*

Total secondaire

863*

14.2%*

Total scolarité obligatoire

1533

25.2%

* Valeur sous-estimée car tous les élèves n’ont pas encore atteint le 9e degré en 2004.

 

Les quatre premiers degrés du primaire ont été effectués avant la réforme EVM. Les notions de cycle et de maintien en fin de cycle n’étaient pas encore d’actualité, c’est la raison pour laquelle les taux de redoublement de fin de 1P et de 3P sont aussi élevés. Le redoublement du premier degré est le plus fréquent ; il intervient généralement quand les compétences de base de la lecture sont insuffisamment maîtrisées. 

 

Le cycle de transition, par contre, s’est déroulé dans une nouvelle structure (EVM). Pour empêcher le redoublement volontaire et garantir une certaine égalité entre les élèves, le nouveau Règlement d’application stipule que le maintien au cycle de transition doit être une « mesure exceptionnelle». Cette décision a pour effet immédiat que les taux de redoublement au CYT sont très bas : respectivement 0.2% et 0.5% au 5e et au 6e degré.

 

Les taux de redoublement au secondaire sont nettement plus élevés, ce qui peut être, pour une part, la contrepartie de l’interdiction de redoublement au CYT. Ils augmentent avec l’approche de la fin de la scolarité obligatoire, possiblement pour accroître les chances de réussite de l’élève au certificat de fin de 9e. Etant donné que les redoublements dans une autre voie ne sont pas intégrés dans ces chiffres, les redoublements de fin de 9e degré correspondent à des échecs au certificat.

 

Seulement 72 élèves de notre collectif redoublent 2 fois. Bien qu’il ne soit pas interdit de redoubler 2 fois, une politique implicite consiste à orienter l’élève en classe de développement ou en classe à effectif réduit plutôt que de lui faire prendre encore une année de retard.

3.2           Comparaisons entre redoublants de différents degrés et comparaisons entre redoublants et non redoublants

Existe-t-il des différences, en termes de conséquences sur le cursus futur, selon le moment où le redoublement intervient ? Est-ce comparable de redoubler au primaire ou au secondaire ? Quelles sont les divergences de parcours entre élèves redoublants et élèves non redoublants ?

 

Tableau 2 - Comparaison entre redoublants du primaire, du cycle de transition et du secondaire (en %)

 

Redoublants primaire

(n=595)

Redoublants CYT

(n=45)

Redoublants secondaire

(n=818)

Redoublants

(n=1458)

Non redoublants

(n=4627)

TOTAL

 

(n=6085)

Redoubler par la suite

11.1

6.7

0.5

 

 

 

Classes spéciales

19.2

2.2

1.3

8.6

3.6

4.8

Classes ER

22.5

13.3

3.7

11.7

2.3

4.5

7e degré

    VSB

    VSG

    VSO

    ER

 

1.7

13.7

80.3

4.3

 

9.1

47.7

43.2

-

 

41.7

42.8

14.9

0.6

 

25.4

31.8

40.8

2.0

 

40.7

30.3

28.8

0.2

 

37.1

30.7

31.6

0.6

9e degré

    VSB

    VSG

    VSO

    ER

 

2.2

11.9

82.3

3.6

 

5.0

47.5

47.5

-

 

38.0

44.6

17.1

0.3

 

24.9

33.7

40.0

1.4

 

40.3

33.8

25.8

0.1

 

37.0

33.8

28.8

0.4

Certificats

Attestations

Autres

Inconnu

88.8

8.7

1.7

0.7

90.0

10.0

-

-

85.9

8.7

3.0

2.5

87.0

8.7

2.4

1.8

94.8

3.3

0.6

1.3

93.2

4.5

1.0

1.4

 

La colonne « redoublants » recouvre des différences très marquées entre redoublants du primaire, du cycle de transition et du secondaire. Les résultats concernant les redoublants du secondaire sont plus proches de ceux des non redoublants que de ceux des redoublants considérés ensemble. En comparant redoublants du primaire et redoublants du secondaire, on constate que :

-      Les premiers sont 19.2% et 22.5% à passer respectivement en classe spéciale ou à effectif réduit, contre 1.3% et 3.7% pour les seconds ;

-      Les premiers voient leur chance d’accéder à une filière exigeante presque inexistante (1.7% en 7e VSB) alors que les seconds sont 41.7% à effectuer une 7e VSB ;

-      Le taux d’échec au certificat est équivalent parmi tous les redoublants et nettement plus élevé que chez les non redoublants (8.7% sortent avec seulement une attestation).

 

Si un redoublement précoce protège contre un second redoublement, en revanche il est souvent associé à un passage en classe spéciale ou à effectif réduit. Cela signifie, d’une part, que le redoublement n’a pas suffi à combler les lacunes de ces élèves et, d’autre part, que les classes particulières se substituent à un autre redoublement. Si le nombre de doubles redoublants est faible, c’est parce que le canton de Vaud est doté d’un nombre élevé de classes particulières et offre une alternative au second redoublement. La politique plus intégrative qui est en cours actuellement et qui vise à diminuer le nombre de classes à effectif réduit aura peut-être pour conséquence l’augmentation des doubles redoublements.

 

Les redoublants de primaire ne se comportent pas comme les non redoublants devant l’orientation puisqu’ils n’ont pratiquement pas accès aux filières les plus exigeantes. Redoubler est un signe de faiblesse scolaire, et on peut alors logiquement imaginer que ces élèves n’ont pas les capacités suffisantes pour accéder à une VSB. Dans cette conception, ce n’est pas le redoublement en soit qui empêche l’accès à la VSB, mais les problèmes scolaires dont il est le révélateur. Néanmoins, si le redoublement n’est pas une mesure inadaptée, il s’est en tout cas révélé insuffisant pour remettre les élèves à niveau.

 

Plus le redoublement intervient tard, plus il concerne un public de bons élèves. Les redoublants de 8e ou de 9e degré ne sont généralement pas passés par des classes spéciales et sont majoritairement enclassés dans des filières exigeantes, VSB ou VSG. On peut imaginer que ces élèves redoublent pour conserver leur position dans cette filière, tandis que les élèves de VSO, en échec, vont plus souvent abandonner plutôt que refaire une année.

 

Un redoublement au primaire et un redoublement au secondaire n’ont pas les mêmes tenants et aboutissants. Ils ne recouvrent pas les mêmes difficultés et ne concernent pas les mêmes élèves. Il faut donc éviter de les amalgamer en parlant de redoublants « en général ».

3.3           Comparaisons entre différents sous-groupes d’élèves

 

Tableau 3 – Probabilité de redoubler : comparaison entre différents sous-groupes d’élèves (en %)

 

Garçons

(n=3008)

Filles

(n=3077)

En avance

(n=162)

A l’heure

(n=5553)

En retard

(n=226)

Franco-

phones

(n=5064)

Allo-

phones

(n=1021)

TOTAL

(n=6085)

Redoubler

- en primaire

- au CYT

-en secondaire

26.2

10.6

1.1

14.5

21.8

8.9

0.4

12.4

35.2

17.9

1.9

15.4

24.2

9.7

0.7

13.8

16.8

5.3

0.9

10.6

22.7

7.7

0.8

14.2

30.5

20.2

0.4

9.9

24.0

9.8

0.7

13.5

 

Les garçons sont 1.2 fois plus nombreux à redoubler que les filles (26.2% contre 21.8%) ; cette proportion est respectée pour le primaire et le secondaire. Ils sont également plus nombreux à passer par des classes spéciales ou à effectif réduit (5.9% contre respectivement 3.8% et 3.2%)[1], à être enclassés en VSO (33.2% contre 24.6% au 9e degré) et à échouer au certificat. De ce fait, ils accumulent plus de retard et restent plus longtemps dans la scolarité obligatoire. Ceux qui sont dans le post-obligatoire en 2004 sont plus souvent en apprentissage que les filles (23.5% contre 11.5%).

 

Les élèves en avance à l’entrée de la première primaire diffèrent peu dans leur orientation en filières des élèves à l’heure. Par contre, ils redoublent plus que les autres (35.2% de redoublants). Ils sont donc encore nombreux à fréquenter la scolarité obligatoire en 2004 (43.8% d’entre eux). Ces élèves sont à risque, notamment au primaire, où le manque de maturité est une cause fréquente de redoublement. Malgré ce taux de redoublant élevé, il s’agit de bons élèves : majoritairement enclassés en VSB, ils sont par la suite nombreux à suivre l’école de maturité ou l’école de diplôme. Peu d’entre eux effectuent un apprentissage ou passent une année en classe de transition.

 

Les élèves allophones sont clairement désavantagés par leur maîtrise insuffisante du français, du moins au départ : 20.2% d’entre eux redoublent en primaire contre 7.7% des francophones, 11.7% vont fréquenter une classe spéciale et 8.3% une classe à effectif réduit, contre 3.4% et 3.8%, et seulement 22.4% vont faire une 9e VSB contre 39.7% pour l’autre groupe. Une fois terminée leur scolarité obligatoire, ils seront plus nombreux à ne pas trouver immédiatement leur voie ou à entrer directement dans le monde professionnel. Les différences entre Suisses et étrangers vont dans le même sens puisque cette variable est intimement liée à la précédente. De fortes inégalités résultent donc de la faculté de maîtriser ou non le français. Il y aurait probablement des efforts à fournir au niveau de l’accueil et de l’enseignement du français aux élèves nouvellement arrivés en Suisse romande.

3.4           Parcours scolaires de la cohorte

3.4.1           Parcours possibles

Le chemin le plus simple - et idéal - pour parcourir la scolarité obligatoire est celui-ci :

1P ; 2P ; 3P ; 4P ; 5CYT ; 6CYT ; 7e ; 8e ; 9e

Ce cursus signifie que l’enfant n’a pas rencontré d’embûche sur son chemin. Il est suivi par 4461 élèves soit les trois quarts (73.3%) du collectif étudié. Le quart des élèves restants se distribue sur des centaines de parcours différents (401, dont plus de la moitié ne concernent qu’un seul élève). Les possibilités de saut de classe, de redoublement, de passage dans une classe à effectif réduit, de développement ou d’enseignement spécialisé, à un moment ou à un autre de la scolarité et pendant un laps de temps plus ou moins long, expliquent cette diversité dans les parcours.

3.4.2           Localisation des élèves

Au fur et à mesure de l’avancement dans la scolarité, les possibilités d’enclassement augmentent et la dispersion des élèves devient chaque année plus grande. S’ils étaient tous dans le même degré au départ, en 1995, l’année suivante ils sont déjà enclassés de 6 façons différentes, entre ceux qui ont pris du retard ou de l’avance et ceux qui sont en classe de développement ou à effectif réduit. Finalement, 9 ans plus tard, ils se déploient sur 21 enclassements différents. L’écart est énorme entre les retardataires qui sont encore au 7e degré et les « rapides » qui sont déjà en deuxième année de maturité.

 

Tableau 4 - Répartition des élèves par année scolaire (en %): résumé

 

95

96

97

98

99

00

01

02

03

Avance acquise*

Degré attendu

Retard acquis*

Hors classe

Fin scolarité

Post-obligat.

-

100

-

-

-

-

0.1

95.2

3.1

1.7

-

-

0.1

92.5

5.0

2.4

-

-

0.1

89.6

7.1

3.3

-

-

0.1

87.3

8.7

3.9

-

-

0.2

86.6

8.4

4.9

-

-

0.2

86.9

8.7

4.2

-

-

0.2

79.7

17.0

3.1

0.0

0.0

-

75.0

22.2

2.4

0.1

0.3

Total (N=6085)

100

100

100

100

100

100

100

100

100

* Avance ou retard acquis après l’enclassement en 1P.

 

Le tableau 4 indique, pour chacune des 9 années de scolarité obligatoire, le pourcentage d’élèves présents dans le degré attendu. Ce chiffre donne une approximation de ce que l’on pourrait appeler le « taux de parcours scolaire sans redoublement ». En 2003-04, à la fin de la scolarité obligatoire, les élèves ne sont plus que 75% à être dans le degré attendu, c’est-à-dire qu’un quart des élèves ont suivi un parcours particulier.

On voit que les élèves en avance par rapport au degré attendu sont en proportion minime, quel que soit le moment considéré. Le taux d’élève hors classe est faible en début et fin de parcours ; il atteint 4.9% au maximum en 2000-01, qui correspond à l’année de la décision d’orientation dans les filières (6e degré). Le taux d’élève en retard par rapport au degré attendu augmente sans discontinuer jusqu’en 1999. Il connaît une seule diminution en 2000 : le redoublement est interdit au cycle de transition, mais est substitué par des passages en classe spéciale ou à effectif réduit. Il fait un saut en 2002 et 2003 pour se positionner sur des valeurs élevées : respectivement 17.0% et 22.2% d’élèves en retard ces années-là. Cette hausse subite correspond aux réorientations à la hausse en fin de 7e degré, qui s’accompagnent d’un redoublement et donc d’une année de retard. Les sorties de l’enseignement obligatoire concernent encore peu de monde en 2003 ; il s’agit soit d’élèves partant sans certificat ou au contraire d’élèves en avance qui sont déjà en école de maturité.

3.4.3           Comparaison entre différents sous- groupes

                               

 

Les graphiques 1 et 2 montrent le pourcentage d’élèves dans le degré attendu, par année scolaire, selon différents groupes. Les deux représentations mettent en avant la cassure qui intervient après le 7e degré, du fait des réorientations à la hausse et des redoublements qui les accompagnent. Les différences entre catégories augmentent au fil du cursus scolaire. Elles sont marquées à la fin de la scolarité entre filles et garçons (7.4 points), mais pas autant qu’entre francophones et allophones (13.5 points). Ainsi, seulement 63.8% des élèves de langue maternelle non francophone fréquentent le 9e degré en 2003-04.

3.5           Réorientations

Les redoublements associés aux réorientations à la hausse sont traités séparément des redoublements « purs », car, contrairement à ces derniers, qui résultent d’un échec, ceux-ci sont l’aboutissement d’un 7e degré réussi, qui va permettre d’intégrer une filière plus exigeante.

 

Tableau 5 - Voies redoublées au secondaire I par degré

 

 

7e degré

8e degré

9e degré

Fréq.

%

Fréq.

%

Fréq.

%

Redoublement dans la même voie

VSB à VSB

VSG à VSG

VSO à VSO

ER à ER

 

Redoublement dans une voie plus exigeante

VSG à VSB

VSO à VSG

ER à VSO

 

Redoublement dans une voie moins exigeante

VSB à VSG

VSG à VSO

VSO à ER

 

177

55

65

56

1

 

291

 

95

192

4

 

3

 

2

1

-

37.6%

 

 

 

 

 

61.8%

 

 

 

 

 

0.6%

307

122

113

71

1

 

7

 

-

6

1

 

3

 

2

-

1

96.8%

 

 

 

 

 

2.2%

 

 

 

 

 

0.9%

363

151

175

34

3

 

294

 

91

202

1

 

10

 

7

3

-

54.4%

 

 

 

 

 

44.1%

 

 

 

 

 

1.5%

Total

471

100%

317

100%

667

100%

 

Les redoublements pour passer dans des filières plus exigeantes sont nettement majoritaires au 7e degré (1.6 fois plus que ceux qui s’effectuent dans la même filière). Près de 62% des redoublements au 7e degré sont le fait de réorientations, ce qui correspond à 294 élèves, soit environ 15 classes. Cela signifie que le système en filières coûte cher en termes de redoublements, si l’on veut qu’il conserve une certaine souplesse.

 

Les redoublements dans une voie moins exigeante sont très peu nombreux ; en règle générale, les réorientations à la baisse ne s’accompagnent pas d’un redoublement.

 

Au 8e degré, les réorientations à la hausse ne sont en principe plus admises, c’est la raison pour laquelle elles ne concernent que 7 élèves. Les arguments pour ne pas réorienter en fin de 8e degré sont d’une part, qu’avec un cycle d’orientation de 2 ans, les élèves devraient être mieux orientés et que, d’autre part, les réorientations faussent le sens de l’orientation[2]. Le nombre important de réorientations en 7e montre néanmoins que le besoin de réorientations est grand. Manifestement, un élève peut évoluer de façon importante en une année et les élèves capables de poursuivre leur scolarité dans une voie plus exigeante doivent ensuite attendre la 10e année pour bénéficier de la possibilité d’un raccordement.

 

On remarque que, au 9e degré, les redoublements en VSO sont très peu nombreux par rapport à ceux des deux autres filières (environ 5 fois moins). Il est possible que les élèves échouant au certificat de fin d’année dans cette filière n’estiment pas profitable d’utiliser une année supplémentaire pour obtenir un diplôme dans cette filière et quittent la scolarité obligatoire. La décision peut également émaner de la conférence des maîtres[3] qui peut refuser un élève ayant atteint l’âge légal de fin de scolarité, si son comportement ne lui permet pas de bénéficier des apprentissages (absentéisme, perte de motivation, etc.). Une fin de scolarité sans certificat est évidemment un facteur de risque quand ces jeunes se retrouvent sur le marché du travail en compétition avec les élèves pourvus d’un certificat.

                                           

 

Le taux de redoublement des degrés 7 à 9 pris ensemble est de 14.2%. Il passe à 19.1% si on y inclut les réorientations et à 23.9% si on compte aussi les raccordements.

4.          Synthèse et conclusion

4.1           Principaux résultats du suivi de cohorte

La présente étude retrace le parcours scolaire obligatoire d’une cohorte de 6085 élèves, tous entrés en première primaire en 1995. Pour chaque élève, toutes les classes fréquentées entre 1995 et 2003 sont connues. On peut ainsi constater que, dans notre cohorte, 1459 élèves redoublent une fois ou plus au cours de leur scolarité obligatoire, soit 1 élève sur 4. Les redoublements « nets » (c’est-à-dire dans le même degré et dans la même filière) sont plus nombreux au secondaire (14.2%) qu’au primaire (10.2%) et n’existent pratiquement plus au cycle de transition (0.8%).

 

Les élèves qui redoublent deux fois sont peu nombreux : seulement 72 sont concernés. La raison en est que les classes particulières (c’est-à-dire les classes à effectif réduit, les classes de développement et les classes d’enseignement spécialisé) se substituent à un deuxième redoublement, certainement dans le but d’éviter l’accumulation du retard. Toutefois, malgré le recours à ces mesures alternatives, un quart des élèves de la cohorte ne sont pas dans le degré attendu (le 9e degré) en 2003, à la fin du parcours scolaire obligatoire, principalement à cause du retard pris (22% de la cohorte). S’il s’avérait qu’une volonté politique encourage la diminution des classes à effectif réduit, il faudrait s’attendre à une augmentation des taux de redoublement et des taux de retard tout au long de la scolarité.

 

Suivre une cohorte d’élèves durant leur scolarité obligatoire a également permis de mettre en évidence la diversité des parcours. Nous en avons recensé 401, tous différents. Les écarts entre élèves se creusent au fur et à mesure de l’avancement dans la scolarité et deviennent très importants à la fin : alors qu’ils étaient tous enclassés au 1e degré en 1995, certains effectuent déjà leur deuxième année de maturité en 2004, tandis que d’autres fréquentent encore le 7e degré.

 

Notre étude s’est intéressée aux variables individuelles des élèves. Parmi les résultats importants, on retiendra que les élèves allophones sont touchés massivement par le redoublement au primaire ; 20.2% d’entre eux redoublent entre le 1e et le 4e degré, contre 7.7% des élèves francophones. Ce résultat signifie que, sans accompagnement supplémentaire, la mesure s’avère insuffisante à faire surmonter à ces élèves leur handicap de départ, et ils arrivent au secondaire avec une orientation moins favorable, en moyenne, que celle de leurs camarades francophones.

 

Les élèves qui entrent en première primaire en avance redoublent plus souvent que les autres. Les élèves en retard sont moins touchés par le redoublement, sûrement pour éviter d’accentuer encore leur retard. Néanmoins leur cursus est plus difficile, particulièrement pour le groupe le plus en retard : ils passent plus souvent par une classe particulière, sont plus souvent orientés en VSO et échouent plus souvent au certificat de fin de scolarité obligatoire. Sur la base des mêmes indicateurs, on peut dire que les garçons réussissent moins bien que les filles.

4.2           Deux types de redoublement

Une grande partie des résultats de cette étude est consacrée aux différences qui existent entre le parcours scolaire des redoublants et celui des non redoublants. En ce qui concerne le primaire, il s’avère que pour les redoublants des petites classes (les redoublants de 1P et de 2P) et, dans une moindre mesure, ceux de 3P et de 4P, comparés aux non redoublants du degré correspondant, la probabilité est plus élevée :

-      De ne pas redoubler par la suite ;

-      De passer une année ou plus en classe à effectif réduit, en classe de développement ou d’enseignement spécialisé ;

-      D’être enclassé en VSO (la probabilité d’être enclassé en VSB étant quasiment nulle) ;

-      De ne pas accéder au 7e et surtout au 9e degré ;

-      D’échouer au certificat de fin de scolarité obligatoire.

 

Le redoublement au primaire semble concerner des élèves en grandes difficultés scolaires. Il est utilisé dans la perspective d’un bon redémarrage. Les résultats montrent que, dans un nombre important de cas, les difficultés persistent malgré le redoublement. Le risque de quitter la classe régulière est élevé, de même que le risque de décrochage scolaire, et l’accès aux filières les plus exigeantes est compromis.

 

Si le redoublement remplissait parfaitement le rôle qu’on lui attribue, c’est-à-dire combler les lacunes des élèves en difficulté et ainsi les remettre à niveau par rapport à leurs camarades, on ne constaterait pas un écart si grand entre la performance des redoublants primaires et des non redoublants dans la suite de la scolarité. L’efficacité du redoublement au primaire paraît donc insuffisante.

 

Au contraire, les résultats des redoublants du secondaire sont proches de ceux des non redoublants pour tous les indicateurs (redoublement par la suite, passage en classe particulière, répartition dans les 3 filières, accès au 7e et au 9e degré), sauf celui des certificats où ils échouent plus souvent que les non redoublants. Les redoublements du secondaire concernent donc en majorité des bons élèves. A ce niveau, le redoublement n’est pas utilisé comme mesure de remédiation pour des élèves présentant de grosses lacunes ; c’est une mesure essentiellement stratégique. D’une part, il va permettre aux élèves qui fréquentent une filière valorisée de la conserver et, d’autre part, il va permettre aux élèves qui en ont les moyens d’accéder à une filière plus exigeante. Ainsi 62% des redoublements totaux du 7e degré accompagnent des réorientations à la hausse. Le système en filières est donc un système qui engendre un grand nombre de redoublements.

 

Il est ainsi important de différencier les redoublements qui interviennent au primaire de ceux qui ont lieu durant le secondaire. Ils ne concernent pas les mêmes élèves et n’ont pas les mêmes conséquences sur la suite du parcours scolaire. Dans le premier cas, le redoublement peine à atteindre son but de remise à niveau des élèves et ne leur permet pas d’envisager la poursuite d’études longues. Dans le second cas, il répond essentiellement au besoin de conservation ou d’amélioration d’une orientation dans un système très hiérarchisé.

4.3           Recommandations

Cette étude donne un certain nombre de réponses aux questions que l’on pouvait se poser à propos du redoublement dans le système scolaire vaudois. Se faisant, elle met en lumière quelques faiblesses du système. L’éclairage apporté nous permet de proposer des mesures, dans l’optique d’une amélioration de l’utilisation du redoublement d’une part, et de l’égalité de traitement des élèves d’autre part.

4.3.1           Première mesure : apporter une aide différenciée aux redoublants

Les résultats relatifs au suivi des élèves ont montré que, tel que pratiqué actuellement, le redoublement au primaire ne parvient pas au but qu’il s’est fixé, c’est-à-dire combler les difficultés scolaires que connaissent certains élèves. Le redoublement en lui-même ne suffisant pas, la mesure qui nous paraît la plus urgente serait la mise en place d’une aide différenciée systématique aux redoublants de primaire. Cette aide devrait tenir compte de tout ce que les élèves ont déjà acquis à un niveau satisfaisant, pour garder l’élève dans un processus positif et stimulant ouvert à de nouveaux apprentissages, tout en mettant l’accent sur les lacunes. Idéalement, ces dernières devraient être traitées de manière intensive, pour être comblées au plus vite, et de manière différenciée pour éviter que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

4.3.2           Deuxième mesure : améliorer l’accueil des élèves allophones

Il n’est pas aisé à l’école de donner des conditions favorables à tous les élèves. Notre étude souligne la fragilité des élèves allophones qui redoublent en grand nombre au primaire. Il semble que ces élèves ne bénéficient pas de conditions suffisantes à la réussite d’une bonne scolarité. Le système scolaire devrait pouvoir offrir un soutien plus intensif et plus précoce à ces élèves. Des mesures de mise à niveau linguistique d’une part et d’informations auprès des parents par rapport aux attentes du système d’autre part pourraient être bénéfiques. L’obligation de fréquenter le cycle initial permettra une prise en charge de tous les élèves dans cette situation, sans exception.

4.3.3           Troisième mesure : repenser le système secondaire actuel en trois filières

Il n’est pas du ressort de cette étude de juger l’efficacité du système en trois filières. Néanmoins, on peut relever que ce système génère des redoublements « artificiels » dans le sens où le but avoué de la majorité des redoublements au secondaire n’est plus de palier des difficultés d’apprentissage mais de conserver une bonne filière ou d’en obtenir une meilleure. De plus, les nombreuses réorientations à la hausse depuis une filière VSO incitent à formuler l’hypothèse que beaucoup d’élèves fréquentant cette filière ne sont pas satisfaits de leur sort et souhaitent changer d’orientation. L’accès à cette filière relève rarement d’un choix des élèves mais plutôt d’une exigence du système. Des pays européens ont prouvé qu’un système intégratif pouvait fonctionner et offrir à un maximum d’élèves un niveau de compétences élevé. C’est peut-être l’occasion d’explorer de nouvelles perspectives.

4.4           En conclusion

Si le but de l’école est de certifier une certaine connaissance, alors le but est atteint puisque, en moyenne, c’est le cas de 93.2% des élèves (Daeppen, 2006)[4]. Le redoublement au primaire a certainement un effet bénéfique en maintenant les élèves les plus faibles dans la scolarité obligatoire et en permettant à la majorité d’entre eux d’atteindre le 9e degré et de réussir leur certificat. Néanmoins, cet effet est également insuffisant, peut-être même parfois inadapté, puisqu’il ne permet que rarement la mise à niveau nécessaire pour accéder aux filières les plus exigeantes.

 

Cette recherche a montré le lien qui existe entre un redoublement au primaire et un risque de mise à l’écart de la filière qui mène au baccalauréat et/ou d’abandon précoce. On ne peut pas conclure que le redoublement est responsable de ces risques. En revanche, les facteurs qui occasionnent un enclassement en VSO ou un décrochage risquent d’être identiques à ceux qui conduisent à un redoublement. On comprend alors que, si le redoublement ne parvient pas à corriger ce qui a provoqué l’échec, les risques susmentionnés soient élevés.

 

Le début de la scolarité apparaît comme un moment crucial où, déjà, des difficultés insurmontables, même avec un redoublement, peuvent émerger. Le déroulement de ces premières années préfigure largement les trajectoires scolaires dans l’enseignement secondaire et les élèves qui ont redoublé leur première année apparaissent les plus vulnérables pour la suite du cursus. Il semble que le système sait déceler les difficultés, mais pas les corriger, ce qui conduit à une forme implicite de sélection : les chances de réussir se déterminent dès le cycle primaire et ce processus devient quasi irréversible. L’école doit concentrer ses efforts sur les élèves les plus « à risque » et remettre en cause cette sélection implicite qui pèse sur ces élèves. D’autres types d’interventions doivent être envisagés pour les élèves pour lesquels la simple répétition d’une année ne suffit pas à résoudre le problème de l’échec scolaire.

Références

Daeppen, K. (2006). Promotions et réorientations au secondaire I : Résultats de l'année 2004-2005. Lausanne : URSP.



[1] Faute de place, tous les résultats ne sont pas présentés ici. Ce travail est publié dans son entier sous le titre : « Le redoublement : un gage de réussite ? », URSP, Lausanne, septembre 2007.

[2] Exposé des Motifs (1996).

[3] Article 44 du Règlement d’application de la Loi scolaire.

[4] Ce taux de 93.2% se rapporte à la volée de fin de 9e degré de 2005. Il est surestimé par rapport à une cohorte entière puisqu’il ne tient pas compte des élèves de classes de développement ou de l’enseignement spécialisé, pas plus que des élèves ayant abandonné leur scolarité obligatoire avant le 9e degré.